dimanche 26 novembre 2017

Les Etrangers



Journal des Étrangers.

Ma mère avait de sales manies. Par exemple, elle mettait toujours le même modèle de chemise de nuit. Blanche et serrée, son vêtement moulait son corps squelettique dont j’apercevais les clavicules saillantes, les maigres tibias, les pieds osseux. Le soir, quand j’étais au lit, elle m’embrassait rapidement le front, les joues, la poitrine avec un détestable bruit de succion. Enfant, ça me faisait rire mais ado, ça devenait carrément lourd.

Vers 10/11 ans j’ai commencé à lui dire d’arrêter. Ça ne lui plaisait pas et elle se mettait aussitôt à chouiner en sortant de la chambre à reculons, les jambes à moitié pliées, les bras écartés. Ce que je détestais le plus c’était les craquements de ses pieds et de ses épaules quand elle reculait. Elle penchait aussi la tête en avant, laissant tomber ses longs cheveux noirs sur son pâle visage.

Après être sortie de ma chambre, j’entendais ses pas dans le couloir. Selon leurs bruits, je devinais où elle se rendait ; ça pouvait être sa chambre, le canapé du salon, ou, quand une porte grinçait, elle descendait à la cave. Parfois j’entendais le tapotement rapide de ses pieds nus sur le carrelage du couloir. Ma mère revenait.

Elle laissait toujours la porte de ma chambre entrebâillée. J’entendais le sifflement de sa respiration juste derrière. Parfois elle claquait violemment la porte en poussant un cri, parfois, les ongles pointus de sa main squelettique passaient par l’ouverture et tapotaient l’interrupteur. En plus elle gloussait, comme si elle prenait un malin plaisir à m’effrayer. Plus grande, je lui hurlais d’arrêter ça. Elle me répondait alors que ce n’était pas de sa faute, que sa mère l’avait éduqué ainsi pour la protéger des Étrangers.

Maman vérifiait la présence des Étrangers à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Le pire c’était la nuit, quand j’entendais la moquette crisser sous ses pas. Je devinais qu’elle était là, immobile, statue obscure dans la pénombre. J’osais à peine respirer, je me demandais toujours ce qu’elle ferait après.

C’était changeant. Parfois, elle ouvrait le placard et l’inspectait avec minutie, parfois elle s’y glissait silencieusement et s’y enfermait. Derrière la porte, elle chuchotait que des Étrangers pouvaient venir me prendre, qu’elle devait me surveiller. Parfois, j’entendais sa respiration sifflante sous mon lit, quand elle s’y était allongée. Elle me disait que des Etrangers pouvaient aussi se cacher-là et attendre que je m’endorme pour me prendre pendant mon sommeil. J’étais terrifiée mais avec l’habitude, je finissais par m’endormir.

Un peu avant mes 14 ans, elle m’a annoncé être enceinte, qu’un Étranger l’avait prise dans son sommeil. J’ai alors compris qu’elle parlait des hommes et j’ai aussi compris que ma mère était vraiment cinglée. J’avais un petit ami à l’époque. Il s’appelait Steven et il était vraiment super cool avec moi.

Ma mère m’a fait deux cadeaux d’anniversaire : ma petite sœur Cassandre et l’arrivée à la maison de mon beau-père Roger. C’est la première fois qu’il y avait un homme à la maison. Elle a installé ma soeur dans un tout petit lit près du mien tandis que Roger mettait ses affaires dans la chambre à ma mère. Roger était un petit bonhomme sympa, il n’avait rien d’un effrayant Étranger, capable de me faire du mal. J’avais enfin une vie de famille. Mais cela n’a pas duré très longtemps.

                Quand petite sœur a été en âge de marcher, elle a commencé à venir dans mon lit. Elle disait que maman l’embêtait, qu’elle lui faisait des chatouilles et que ça la réveillait. Je me souviens de son adorable petite phrase « maman chatouille moi et rigole moi ». Je lui répondais de ne pas avoir peur, que maman était très gentille et qu’elle adorait sa petite fille chérie.

Pourtant, une nuit où des gémissements me parvenaient, ma mère a franchi la limite. Cassandre m’avait rejoint dans mon lit et m’avait chuchoté que maman allait revenir. Peu après, j’ai entendu les cliquetis de la poignée de ma porte. Ma mère est entrée sans faire de bruit, si ce n’est le craquement involontaire de ses chevilles. Elle s’est dirigée vers mon bureau, a ouvert un tiroir, a pris une paire de ciseaux, l’a levé en s’approchant de mon lit. Sa petite voix susurrait « Cassandre est abimée, je vais la réparer, Cassandre est abimée, je vais la réparer ». C’était trop, je devais protéger ma petite sœur, j’ai lui ai hurlé de partir.

Ma mère a alors crié que l'Étranger avait abîmé Cassandre, qu’il lui voulait du mal, puis elle s’est enfuie en pleurant comme une petite fille. J’ai senti quelque chose tomber sur mon visage : c’était une aiguille avec du fil. J’étais complètement traumatisée et je ne savais plus quoi faire.

Le lendemain, pendant que ma mère était au boulot, j’ai parlé à Roger de ce qui s’était passé cette nuit-là. Il ne m’a pas paru surpris, trouvait ma mère égale à elle-même, parfois bizarre, souvent gentille, mais que ses insomnies n’arrangeaient pas son caractère lunatique. D'ailleurs, ça allait moins bien entre eux, ils se disputaient de plus en plus pour des broutilles. J’ai aussi remarqué que Roger transpirait beaucoup, que son visage était plus pâle, que des tremblements agitaient souvent ses joues. Il m’a affirmé ne pas être malade mais que les insomnies de maman finissaient par perturber ses nuits.

Son regard aussi avait changé, il ne me regardait plus comme au début, sans doute à cause de ma poitrine qui avait grossi ces derniers temps. Il disait aussi des trucs bizarres sur petite soeur, des trucs malsains. Ses paroles, ses regards auraient dû m’alerter, j’aurais dû être plus méfiante, mais c’est arrivé comme ça aurait pu arriver à n’importe quelle jeune femme ayant trop fait confiance aux Etrangers.

Ma mère est arrivée juste après mon viol. Elle était folle de rage. Roger a certifié qu’il ne m’avait rien fait, que j’étais complètement tarée, qu’à 16 ans, il fallait peut-être que j’arrête de jouer à la poupée ! Puis il est parti, je ne l’ai jamais revu.

Ma mère a repris ses manies après mon viol. La nuit, elle passait encore plus de temps à nous surveiller, à chouiner, à dire qu’elle n’aurait jamais dû inviter un Étranger dans cette maison et qu’il pourrait revenir sous une autre forme. Je n’ai pas trop compris ce qu’elle avait voulu dire par « autre forme » jusqu’à ce qu’une nuit, après qu’elle eut quitté mon placard, je la suive dans le couloir…

Elle est descendue au sous-sol, dans cette cave que les flics avaient fouillé quelques jours plus tôt à cause de la disparition de Roger. Cet endroit m’avait toujours fichu la frousse. Je l’ai découvert à l’âge de cinq ou six ans, lors d’une après-midi ensoleillée où je m’amusais à fouiller la maison. J’avais pourtant interdiction formelle d’y descendre mais vous connaissez les enfants, ils n’en font parfois qu’à leur tête.

 Je n’y suis pas restée longtemps ; on aurait dit un lieu hanté par quelque chose d’horrible. De grandes fissures balafraient les briques rouges des murs et un tas des cartons éventrés jonchaient la terre battue. Et puis j’ai entendu des geignements, des râles plaintifs. J’ai hurlé en remontant à toute vitesse les escaliers. Ma mère se trouvait dans le jardin. Elle s’est précipitée vers moi, m’a consolé avant d’apercevoir les traces de terre battue autour de mes semelles. La cave m’était strictement interdite. Je me souviens encore de la douleur de mes côtes cassées. Elle a dit aux autorités que j’étais tombé dans les escaliers de la cave.

Cette nuit-là donc, j’ai retrouvé ma mère assise sur un tabouret au milieu des cartons éventrés de la cave. Elle se rongeait les ongles en balançant la tête d’avant en arrière. Je l’ai appelée plusieurs fois mais elle ne m’a pas répondu. Je me suis doucement approchée d’elle et… j’ai entendu des geignements. J’étais tétanisée. Ma mère a alors levé sa main squelettique vers le mur face à elle et de l’autre main elle m’a fait « chuuuuttttttttt ». Ce n’était plus des geignements que j’entendais, mais les grattements d’ongles entre des sons étouffés, comme si quelqu’un était bâillonné derrière le mur. Ma mère m’a alors expliqué que c’était un Étranger.

 Le lendemain, ma mère m’a montré une photo et une coupure de journal : un parfait inconnu posait sur la photo et sur la coupure de journal, un fait divers mentionnait la disparition d’un homme soupçonné de viol sur une jeune fille. Elle m’a avoué que ma grand-mère était responsable de cette disparition et qu’elle-même avait été la victime d’un Étranger.

Depuis mon viol, je trouve que les Étrangers ont de sales regards sur moi et ma petite sœur. J’ai mis un couteau dans mon sac à main et un dans ma table de nuit. Steven aussi me regarde très différemment depuis que ma mère m’a autorisée à lui présenter petite sœur. Il a envie d’elle, je suis sûr qu’il a envie d’elle, qu’il veut la violer. C’est dégueulasse. Hier, je me suis énervée contre lui à cause de ses regards et de ses mensonges sur petite. Alors j’ai mis un somnifère dans sa boisson puis je l’ai attaché au lit avant de le bâillonner. Je ne veux plus qu’il regarde petite sœur avec ces yeux-là ! Plus jamais. Sinon, je lui crèverai les yeux avec les ciseaux de maman !

Je suis enceinte de mon beau-père. On ne se fait pas avorter dans la famille. C’est une fille. Quand je sors dans la rue, les hommes posent des regards malsains sur mon ventre déjà rond. Steven a disparu. Je le déteste ! J’élèverai ma fille avec ma mère comme grand-mère l’a fait avec maman et je vais lui apprendre à se méfier des Étrangers, même la nuit.


Conclusion de l'enquête : Ce journal ne donne aucune preuve sur la culpabilité de la mère ou de la fille quant à la disparition de Steven ou de Roger. D’après les analyses gynécologiques, mademoiselle Crown est toujours vierge. L’éducation « étrange » de sa mère est responsable de ses troubles psychotiques et de l’altération de son processus sensoriel de type hallucinatoire. En effet, la petite Cassandre n’était qu’une affreuse poupée nue de 66cm offerte par sa mère pour ses 14 ans. Dans le ventre de cette poupée, nous avons retrouvé des esquilles d’os qui, après analyse génétique, se sont révélés être ceux de son « père » disparu 16 ans plus tôt. Les traces de griffes retrouvées derrière les murs de la cave restent inexpliquées à ce jour, ce qui laisse notre affaire ouverte et la classe dans le dossier « Disparitions inquiétantes ».  

Cette creepy est tirée du livre "Peur"






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2 commentaires:

  1. Tu avais déjà posté cette pasta sur CFTC, elle est superbe, bravo.

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    1. Ouais, je l'ai un peu remaniée; Merci Ô grand commentateur de pastas d'ici et d'ailleurs (CFTC).

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Je ride à attendre vos impressions...